INTERVIEW - LUFF (2010)

Le festival du film de Locarno programmait cette année le dernier film de Bruce Labruce, 'L.A. Zombie', un porno avec des zombies gays aux ouvertures multiples avec dans le rôle principal un François Sagat avec une bite-dard qui pourrait être celle de Godzilla. Si un festival avec une réputation aussi prestigieuse que celle de Locarno projette un film dont le réalisateur est haï par la critique, est-ce que qu'un festival dit 'underground' arrive encore à avoir une programmation qui se tient en marge de celles des grandes institutions ? On est tenté de se poser la question, mais après quelques jours passés dans cette neuvième édition du Lausanne Underground Film And Music Festival, il n’y a plus de doute sur le fait que ce festival porte bien son nom.



Se déroulant en partie dans le casino de Lausanne, envahi pour l’occasion par des installations paranoïaques rappelant les écrans de TV de Nam June Paik, l’ambiance est dès le départ intrigante. Et lorsque l'on voit que Jörg Buttgereit est membre du Jury et a une rétrospective programmée, on sait que l’on ne va pas être déçu en matière de contre-culture. Le fameux réalisateur des 'Nekromantik', bien connu des réseaux undergrounds de l’interweb, tape dans les sujets repoussants, comme la nécrophilie, le serial killer et le suicide, le tout avec un humour macabre, indécelable par certains. Il se démarque toutefois du simple film gore gratuit grâce à des cadrages étudiés et arrive à dégager une vision froide, oppressante et pessimiste, ce qui lui vaut l’étiquette de réalisateur de 'films d'horreur d'art et d'essai'. Mais vouloir trop intellectualiser son art serait une erreur, parce que s'il est connu pour choquer, c'est qu'il le fait efficacement. Que ça soit dans les deux volets de 'Nekromantik' que je citais tout à l'heure ou des films (érotiques ?) pour nécrophiles, où l’on peut notamment comprendre comment éjaculer du sang. 'Schramm', peut-être moins connu, arrive à ne pas tomber dans le cliché du tueur surdoué et machiavélique du 'Silence Des Agneaux' en montrant un meurtrier esseulé vivant dans un appartement crasseux. En tant que Jury, Buttgereit dira de 'Trash Humpers' (prix du Jury) lors de la cérémonie de clôture : 'L'image est merdique et les gens disent que c'est de la merde. C'est donc le seul vrai film underground de la compétition'. 'Trash Humpers', littéralement 'baiseurs de poubelles', doit effectivement être le pire film du festival au sens académique : filmé sur des bandes VHS usées, le dernier Harmony Korine suit une bande de vieux punks plus dégueulasses les uns que les autres. Subversif jusque dans sa forme, à contre-courant, loin de la perfection que vise la HD, ce dernier film de l'auteur de 'Gummo' est radicalement obscène et n’est pas sans rappeler le style décadent des vidéos de Paul McCarthy. On est plongé dans un portrait de l'Amérique profonde, dans lequel le white trash fait à la fois rire et peur. On pourrait presque y voir une genèse de Jackass, sauf qu’ici la 3D est inutile pour comprendre le néant de la bêtise. Dans un autre registre, une partie du travail du réalisateur français Jean-Louis Van Belle était à découvrir dans cette édition. Véritable showman, Van Belle a débuté dans l’érotique (les fans de Jean Rollin adoreront), pour finir par faire des films étranges considérés par certains comme dada. Le site Nanarland ose, lui, la comparaison avec Ed Wood pour ‘Le Sadique Aux Dents Rouges’. Vouloir trancher entre les deux n’est pas spécialement intéressant, mais en revanche voir ‘Paris Interdit’ l’est fortement. Ce documentaire de 1969 sur des freaks de Paris propose toute une série de portraits plus improbables les uns que les autres, allant du fakir et sa troupe de groupies, aux leçons de strip-tease pour ménagère vivant en HLM qui a besoin d'un petit ‘boost’ à sa libido, en passant par des néo-nazis et leurs cultes absurdes, lors desquels ils brûlent des poupées et se dessinent de petites moustaches emblématiques. En marge des films atypiques et sanglants, le spécialiste du porno français des années septante, Christophe Bier, avait une carte blanche lors de laquelle il présenta plusieurs films mémorables de cette période. Ainsi, ‘Les Goulues’ permet de se rendre compte à quel point le genre a évolué : la narration avait presque autant de poids que les scènes d'action et on trouve dans le casting un hardeur papy de septante ans (une vision aujourd’hui bien plus effrayante qu’un François Sagat et sa bite-dard).

La sélection des courts-métrages était particulièrement bien fournie, répartie en trois catégories. Dans l'animation, le thème de la nourriture se retrouvait à travers plusieurs des sélections, dont ‘The Cow Who Wants To Be A Hamburger’ de Bill Plympton, dans un univers coloré et drôle, avec un trait simple et incroyablement efficace. ‘A Royal Nightmare’ d'Alex Budovsky, est aussi à mentionner, son esthétique sobre composée de silhouettes noires sur fond blanc est également amusante, avec un petit roi cherchant à garder sa place en haut de son château face à des attaques ennemies. Dans les courts de fiction, ‘You're The Stranger Here’ de Tom Geens sort clairement du lot, dans lequel on découvre une société totalitariste à la 1984, aux moeurs particulières. Un réalisateur à suivre, qui sait mettre en place un climat oppressant mais non sans oublier d’y inclure une certaine dose d’humour. Dans les films expérimentaux, pouvant être qualifié de non narratif, ‘Tusslemuscle’ de Steve Cossman propose un collage particulièrement intriguant, en reprenant des images de fleurs et en faisant un collage stroboscopique qui devient hallucinant comme certaines scènes d’Altered States. ‘M’ de Félix Dufour-Laperrière a une esthétique sobre et intrigante, avec des surimpressions de croquis formant des architectures en mouvement, comme des cellules qui se dupliquent. ‘Dromosphere’ de Thorsten Fleisch a une image également étonnante, avec un dispositif transformant à travers l'oeil de la caméra un modèle réduit de voiture en traînées de couleurs. Le film sûrement le plus médiatisé du festival, 'Rubber', de Quentin Dupieux (plus connu sous le nom de Mr. Oizo), rappelle les films des Monty Python, avec une histoire complètement absurde et pleine de non-sens, qui met en scène un pneu aux pouvoirs télépathiques meurtriers. Si ce pitch est des plus prometteurs, le film manque malheureusement de substance pour être totalement réussi et use jusqu’à la corde les idées qui le composent. Il ne surpasse donc pas ‘Steak’, du même auteur, qui contenait bien plus de matière et d’idées loufoques.

Quant à la musique au LUFF, on la retrouve au cœur de certains films comme ‘We Don't Care About Music Anyway’. Ce film de Cédric Dupire et Gaspard Kuentz se penche sur le noise et les musiques expérimentales de Tokyo, en les mettant en relation avec l'environnement urbain dans lequel vivent les artistes, parmi lesquels Yamakawa Fuyuki, L?K?O et Takehisa Ken. Si certaines comparaisons semblent par moments anecdotiques, ce film faisant penser à un long clip entrecoupé de discussions, est sans aucun doute à voir par tous les fans de sons dissonants. Le punk radical du Detroit des années nonante était également à l'honneur avec des courts-métrages réalisés par des membres du groupe Destroy All Monsters, qui archivent avec leurs films une scène alternative qui a vu émerger des groupes tels que les MC5, dont la disparition dans l'incendie d'un motel reste encore mystérieuse, entre pluie de météorites et complot extra-terrestro-chrétien. La vérité est de toute façon ailleurs. En dehors des salles de cinéma de Lausanne, la galerie 1m3 présentait d’ailleurs une rétrospective d’affiches des Destroy All Monsters. L’occasion de replonger dans le psychédélisme des années septante et des créatures du cinéma bis de la même période et d'avant, avec en prime une sculpture d’un blob nourrit aux peluches. Les quelques morceaux qu'ils joueront lors du vernissage nous renverront aussi entièrement dans l'ambiance de ces années, avec une sorte de punk psyché, faisant penser aux Sonic Youth en moins arty, mais en plus scato. Dans un genre plus électronique et actuel, la soirée du samedi était à faire. En ouverture de cette soirée, Oneohtrix Point Never jouant majoritairement des compositions de son magnifique dernier album 'Returnal', dont l’atout majeur est de faire de la musique expérimentale sans pour autant rejeter les mélodies, fabriquant ainsi des sonorités qui sont à la limite du bruit et de la musique. Fennesz, également signé chez le label Editions Mego, utilise le même genre de compositions et ressemble à du Boards Of Canada mélangé à des fréquences parasites, instaurant une ambiance quasi-onirique dans la salle. Pour terminer en beauté, Nicolas Chevreux, boss du label Ad Noiseam, mixa les dernières sorties dubstep lourdes comme on les aime, parmi lesquelles se côtoyaient Niveau Zero et Matta. Le lendemain soir, en clôture, Bruce Gilbert (membre de Wire) fit sonner les dernières notes du festival avec un live hypnotisant composé de fréquences sous tension les unes avec les autres. Une fin abrupte, qui donne envie de revenir l’année prochaine pour une dixième édition encore plus folle.

www.luff.ch

Muzzo

mis en ligne le : 30.03.11 par Kelly

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